Romansk Forum XV Skandinaviske romanistkongress
Nr. 16 – 2002/2 Oslo 12.-17. august 2002


Birgitta Berglund-Nilsson
Åbo Akademi


Métaphores d’un pamphlet de 1776

Les Manequins. Conte ou Histoire, comme l’on voudra est un pamphlet qui commença à circuler le 1er avril 1776 comme le « poisson de cette date ».1 Nous en avons parlé ailleurs2, mais ayant trouvé ensuite trois manuscrits à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, nous voudrions de nouveau tirer l’attention sur ce texte. Les différences, qui sont con- sidérables d’un manuscrit à l’autre, se rapportent surtout au vocabulaire. Il est évident que les scribes n’ont pas compris le sens de tous les mots. Le plus intéressant c’est que quelqu’un a corrigé avec soin l’un des manuscrits. Le résultat correspond plus ou moins avec le texte publié en 1776 par Mettra dans la Correspondance Littéraire Secrete sous la date du 8 et du
15 juin. Le texte, qui est assez long, parut ensuite séparément en 17773 et, en 1801, il fut publié par Soulavie qui en avait fait une version tronquée et remaniée, intitulée Le Songe de Maurepas ou les Machines du gouvernement français. C’est celle qu’on cite en général, mais c’est la version la moins intéressante.
Les Manequins, écrit de cette manière dans les manuscrits et dans la feuille de Mettra, est une satire sous forme d’allégorie, située en Perse. Le reste du titre, Conte ou Histoire, désigne que c’est au lecteur de choisir s’il s’agit d’une fiction ou de faits réels. L’auteur vise surtout le contrôleur général Turgot, considéré comme le chef des économistes. Anne-Robert Jacques Turgot, baron d’Aulnes (1727-1781) avait en août 1774 succédé à l’abbé Joseph-Marie Terray (1715-1778) au poste de contrôleur général. Pour améliorer les finances de l’État, il proposait des réformes. Comme celles-ci lésaient les intérêts de la Cour, du clergé et des Parlements, d’innombrables écrits diffamatoires commençaient à circuler. Parmi ceux-ci nous trouvons Les Manequins. Hardy déclare que c’est une « satyre des plus délicates, et des plus
ingénieuses contre les Premiers Personnages de la Cour ».4 Le rédacteur des Mémoires secrets
le trouve « assez bien fait dans son genre […] bien écrit », il y a « du sarcasme, des portraits bien frappés », mais aussi « des idées creuses & obscures, des métaphores trop outrées ».5 Ce sont justement les métaphores qui nous intéressent ici. Nous en avons choisi quelques-unes


1 Soulavie, J.-L. 1801 : Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI. 6 vol. : t. III, p. 107. Paris, Treuttel et Würz.
2 Berglund-Nilsson, B. 1987 : Correspondance Littéraire Secrete, 1er janvier – 22 juin 1776, 2 tomes. I, Texte, II, Notes : t. II, pp. 291- 308, 311-319. Göteborg : Acta Universitatis Gothoburgensis.
3 Les Manequins, conte ou histoire, attribué au comte de Provence par le catalogue de la Bibliothèque
Nationale (Lb. 39/209).
4 Hardy, Siméon-Prosper 1764-1789 : Mes loisirs, ou Journal d’événemens tels qu’ils paroissent à ma connoissance, BN, Ms. Fr. 6681, le 28 mai 1776.
5 Bachaumont, L.-P. de 1777-1789 : Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres en
France depuis 1762 jusqu’à nos jours…. 36 vol. : IX, pp. 136-137 (le 30 mai). Londres : John Adamson.


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contenant les mots « mannequin » et « machine ». Actuellement les métaphores sont à la mode, comme le dit Bo Lindberg dans Lychnos 2000.6 La littérature qui les traite est imposante. Ce que nous faisons ici n’est pas une analyse rhétorique, ni philsophique des métaphores, mais une présentation de quelques exemples tirés de ce texte. Nos recherches qui concernent plutôt l’histoire des idées, ne sont pas encore terminées.
Avant de présenter le pamphlet, il faudra rappeler la situation politique en France. A la mort de Louis XV le 10 mai 1774, Louis XVI n’avait pas encore vingt ans. Il était faible, timide, indécis et voyait avec effroi qu’il était réduit à ses propres ressources. Il décida de chercher un guide, un « mentor ». Son choix se porta sur Jean-Frédéric Phélipeaux, comte de Maurepas (1701-1781), ancien ministre de la Marine, qui après avoir été disgrâcié en 1749, était resté pendant vingt-cinq ans éloigné de la cour. Le bruit disait que le comte de Maurepas avait proposé au Roi « de laisser les choses dans l’état où le feu Roi son aïeul les avait
mises ».7 Ce n’était pas l’avis de Turgot. Par l’édit du 13 septembre 1774, il rétablit la libre
circulation des grains dans l’intérieur du royaume, réforme qui rencontra une vive opposition. Il abolit le monopole des grains, cassa le bail des domaines royaux et supprima les privilèges des coches et messageries. Le 5 janvier 1776, Turgot présenta au Conseil six Édits, auxquels le Parlement s’opposa vivement. Il ressort du préambule de ces Édits que ce que Turgot cherchait à réaliser c’était une véritable révolution dans l’assiette même des impôts. Son but était d’abolir les privilèges et de soumettre à l’impôt les membres de la noblesse et du clergé dans les mêmes conditions que tous les autres citoyens. Cette attaque contre les privilèges marquait un premier pas dans la voie de l’égalité de tous les propriétaires devant l’impôt. Or Turgot avait de nombreux ennemis, tout d’abord le Parlement au retour duquel il s’était opposé. Il y avait aussi le clergé, la Cour, le parti Choiseul et d’autres. Les premiers mois de l’année 1776, il y eut une période de fermentation. Les ennemis de Turgot voulaient le faire démissionner. Ils craignaient ses idées économiques.
On trouve au XVIIIe siècle toute une littérature portant sur l’ « économie ». J.-J. Rousseau
est l’auteur d’un long article sur l’Économie politique dans l’Encyclopédie. Vincent de Gournay (1712-1759) est le premier à entamer la lutte contre le protectionnisme, or c’est à François Quesnay (1694-1774), écuyer, conseiller, premier médecin ordinairement et consultant du Roi qu’il faut attribuer l’honneur d’avoir fondé « la science économique ». C’est son ouvrage, Maximes générales du gouvernement d’un royaume agricole, daté de 1758 qui devient le « Code économique ».8 Les mots de « physiocratie » et de « physiocrate », dus





6 Lindberg, Bo 2000 : Elementen, idéerna och metaforerna: Om det idéhistoriska språkbruket. Johannisson, Karin (éd.). Lychnos 2000: 171-179. Uppsala : A & W.
7 Hardy, op. cit., 13 mai 1774.
8 Brunot, F. 1966 : Histoire de la langue française des origines à nos jours. : Tome VI, le XVIIIe siècle, I:1, p. 31. Paris : Librairie Armand Colin.


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à Dupont de Nemours, apparaissent dans les Éphémérides du Citoyen.9 Pour la plupart des Français les mots « physiocrate » et « économiste », tous les deux des néologismes, étaient synonymes. Or, dit Brunot, l’illustre Gournay, qui n’était pas de l’école de Quesnay, ne l’aurait pas accepté.10 Toujours est-il que les physiocrates et les économistes avaient beaucoup de principes en commun. Pour les « physiocrates » il n’y avait que l’agriculture et les produits de la nature qui comptaient. Ils rejetaient les privilèges exclusifs, les monopoles. Leurs idées furent connues même en Suéde vers la fin des années 1760. Le baron Carl Fredrik Scheffer, conseiller du roi, fut un adhérent enthousiaste de la doctrine physiocratique. Il fit connaître les principes de cette doctrine au Prince Royal, le futur Gustave III. 11
Pour souligner l’originalité de leurs pensées, les économistes et les physiocrates durent créer leur propre langue. Dupont de Nemours l’exprime ainsi : « On se trouve obligé de changer de langage, à présent que l’analyse sévère et la dissection scrupuleuse des idées font sentir la nécessité de s’exprimer plus exactement ».12 Le résultat en fut que leur style devint
« dur, prolixe, emphatique, [il] n’avait ni grâce, ni clarté, ni facilité, ni couleur », pour citer Mercier. C’était un jargon qui prêtait « à la plaisanterie ».13 Les économistes se servaient en effet de mots bizarres et sans goût qui, au fond, n’offraient que des idées communes. Ils employaient dans leurs ouvrages certains termes dont ils donnaient des définitions fort mystérieuses. De plusieurs de ces termes, ils croyaient seuls connaître la signification. Citons quelques mots et expressions dont fourmillent leurs écrits : produit net, richesse mobilière,
circulation de l’argent, régime prohibitif. Le « produit net » est « un des mots fondamentaux de la doctrine économique, répété comme un dictame, partant raillé des adversaires ».14
Selon toute apparence, la paternité de notre pamphlet revient au frère de Louis XVI, le Comte de Provence, Louis-Stanislas-Xavier, connu sous le nom de Monsieur. Comme l’affirme Schelle, cette attribution n’a jamais été prouvée, mais « il est possible que [le pamphlet] soit sorti de son entourage ».15 Étant à la tête de l’opposition qui voulait perdre Turgo, monsieur avait déjà combattu les réformes de son frère! Dans ce but, il aurait fait
répandre des pamphlets clandestins, dont Les Manequins. L’auteur tourne en ridicule le style



9 Goutte, Pierre-Henri 1994 : « Les Éphémérides du Citoyen », in Dix-Huitième Siècle, N. 26, Économie et politique, revue publiée par la Société française d’étude du 18e siècle : pp. 139-161. Paris : Presses universitaires de France.
10 Brunot, op. cit., I:1, p 30.
11 Magnusson, Lars 2001 : Äran, Korruptionen och den Borgerliga ordningen. : pp. 97-119. Stockholm : Atlantis.
12 Dupont de Nemours 1768 : De l’Origine et des Progrès d’une Science nouvelle : II, p. 335. Collection
Daire.
13 Mercier, Louis Sébastien (1781-1789) 1994 : Tableau de Paris. Chapitre DXVIII, « Économistes » : t. I, p.
1421. Paris : Mercure de France.
14 Brunot, op. cit., I:1, p. 240.
15 Schelle, G. 1913-1923 5 vol. : Œuvres de Turgot et documents le concernant : t. V, pp.467-468. Paris : F.
Alcan.


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et les métaphores des économistes. Il ne fait pas de différence entre économistes et physiocrates. Il prétend que Turgot par ses édits voulait « initier imperceptiblement [les sots] aux mystère de la haute science & les rendre Économistes, sans qu’il s’en doutassent » (p.
167)16. Turgot était, nous l’avons déjà constaté, faussement désigné comme le chef des
économistes. Nous lisons sous la date du 20 décembre 1767 dans les Mémoires secrets de
Bachaumont la notice suivante :

Il s’est formé une nouvelle secte appelé les Économistes. Ce sont des philosophes politiques, qui ont écrit sur les matières agraires ou l’administration intérieure, qui se sont réunis et prétendent faire un corps de système, qui doit renverser tous les principes reçus en fait de gouvernement et élever un nouvel ordre de choses.17


Le vocabulaire montre bien le mépris de l’auteur de cette notice pour les « philosophes politiques », « la nouvelle secte », « un corps de systèmes ». Ces expressions avaient une valeur bien péjorative.
Dans le pamphlet, nous lisons que Turgot « revoit jour & nuit, Philosophie, liberté, produit net, c’étoient les délires à la mode, le cri de ralliement des prétendus penseurs » (p. 159). L’auteur répète plusieurs fois les mots « égalité, liberté, produit net ». Il prétend aussi que
« Togur [Turgot] déploye le grand étendard de la liberté » (p. 161), que le « peuple [prend] la liberté au pied de la lettre » (p. 161), que « la liberté devenait le privilège exclusif de la portion chérie de ce peuple, tandis que le pouvoir arbitraire se déployoit sans ménagement contre la portion proscrite, contradiction qui auroit du embarrasser le fondateur de la liberté » (p. 167). L’auteur prétend que « tout fut libre dans Ispahan, la carrière de tous les métiers & de tous les arts fut ouverte à qui voulut y courir » (p. 166). Ces idées ne plaisaient pas à Monsieur qui défendait les corporations et les privilèges des nobles. Par conséquent, il combattait les économistes et la politique de Turgot.
La femme de Maurepas pensant qu’elle saurait le guider, voulait faire accepter Turgot comme contrôleur général à son mari. Elle lui demanda : « voulez-vous lutter seul contre la phalange économique & encyclopédique ? » (p. 165) Et elle continua : « encore une fois, considerez cette machine, ce n’est pas un Manequin rouillé, solitaire, isolé que je vous propose, celui-ci est tout neuf, tous les fils en sont tendus, les attitudes essayées, les mouvements décidés, point d’incertitudes, point de fausses positions, il arrivera tout dressé, tout façonné » (p. 157). Dans le pamphlet, Turgot est comparé à une machine, à un manequin tout neuf. Le mot machine n’etait pas nouveau, nous lisons ailleurs que le gouvernement était une « machine ». Turgot s’était à plusieurs reprises servi de l’expression suivante : « la
machine de la société ».18 En ce qui concerne le mot de « mannequin » nous dirions que dans


16 Nous renvoyons le lecteur à la version de Mettra, Correspondance Littéraire Secrete, 1776.
17 Bachaumont, L.-P. de 1777-1789 : Mémoires secrets : III, p. 299, 20 déc. 1767, aussi cité par Brunot, Ferdinand 1966 : Histoire de la langue française : Tome VI, I:1, p. 28.
18 Brunot, F. : op. cit., I.1, p. 94.


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l’exemple cité, il a le vieux sens de « figure de bois ou de cire qui sert à disposer les draperies » des ouvrages des peintres et des artistes. Dans le passage, nous trouvons d’autres expressions chères aux artistes : « attitude », « mouvement », « façonné ». Dans ce qui suit
« manequin » a le sens péjoratif de « individu qu’on fait mouvoir comme on veut », dont l’emploi remonte, selon Bloch-Wartburg, à 1776, c’est-à-dire à notre pamphlet. Or le Trésor de la langue française affirme que c’est Chateaubriand qui s’en est servi le premier en 1797. Il donne au mot le sens de « homme sans caractère que l’on mène comme on veut ». L’auteur de notre pamphlet se sert à plusieurs reprises du mot. Ainsi Alibey, c’est-à-dire Maurepas, dit à sa femme au sujet de Turgot : « Dans quel atelier avez-vous donc trouvé ce bloc ridicule ? que prétendez-vous faire de ce Manequin ? » (p. 156). Il est à noter que le mot atelier, emprunté à la langue des beaux-arts, était un mot à la mode et cher aux économistes ainsi que
le mot bloc.19
La femme d’Alibey lui répond :

Manequin vous même, savez-vous que ce prétendu bon mot est une sottise ? Vous ignorez donc encore que tout le monde est Manequin à sa maniere, vous êtes le mien, je suis celui de ce divin Mollah qui l’est à son tour de quelque autre individu qui le contourne & le dirige, il n’existe dans l’univers, soit au moral soit au phisique, qu’une certaine dose de mouvement, tout s’emprunte, se communique & se rend, tout est Manequin ; le …. lui même n’a d’autre avantage, que d’être le premier Manequin de son Royaume (p. 156).


Le rédacteur des Mémoires Secrets commente ainsi l’emploi que fait l’auteur du mot
« mannequin » dans son pamphlet :

Un Mannequin est une figure factice & mobile au gré du Peintre, pour modeler tous les mouvemens qu’il veut donner à son original : c’est de là que la satyre [….] a pris son titre les Mannequins, conte ou histoire comme l’on voudra. L’Auteur suppose que tout est Mannequin dans le monde, c’est-à-dire suit volontairement, ou sans le savoir des mannequins, & en donnant une idée favorable des bonnes dispositions du jeune Prince, il le peint comme propre à se laisser conduire tant à raison de sa jeunesse, que de la flexibilité & du peu de consistance de son caractère. Le Mannequin qui dirige ce chef des Mannequins, est le Comte de Maurepas : le Ministre est mené par sa femme ; celle-ci par l’Abbé de Véri, Auditeur de Rote ; l’Abbé de Véri étoit engoué de M. Turgot : voilà comment il est parvenu au Ministère.20


Une fois nommé ministre, Turgot, selon l’auteur du pamphlet, veut exercer son autorité sur le
Roi :



19 Gohin, F. (1970) : Les Transformations de la langue française pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, p. 366. - Brunot, Ferdinand 1966 : Histoire de la langue française : Tome VI, I:1, p. 70.

20 Mémoires Secrets, t. IX, p. 135, 30 mai 1776.


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Le premier usage qu’il fait de son crédit est de se rendre tellement le maître des ressorts encore souples du SOPHI, qu’il l’entraîne à l’imitation exclusive de ses mouvemens, & que sous le prétexte de prévenir dans un jeune Monarque l’abus d’une grande flexibilité, il en détruit absolument le principe ; en un mot il en fait un Manequin tronqué à qui il ne reste qu’un geste & qu’une attitude (p. 161).


L’auteur n’est pas plus indulgent en parlant de Louis XV : « Le dernier Manequin Roi n’avoit nulle vigueur dans les ressorts » (p. 157). De même il juge sévèrement le Parlement :
« Restoit le conseil suprême de la nation, qu’il falloit enchaîner, ou corrompre ; ce conseil étoit composé de Manequins noirs couverts de la rouille du temps, par conséquent peu souples. » La suite du texte montre que l’auteur considère machine comme un synonyme du mot manequin : « [Turgot] avoit fait tater cette collection de machines organisées à l’antique,
& il les avoit trouvées dures & repoussantes » (p. 163).
L’auteur compare l’école économiste à « une machine politique » (p. 154), à « une machine à ressorts », Turgot est « une machine lourde, opaque », il ressemble à « une machine à ressorts dont les détails étaient analogues à la pensée d’Alibey » (p. 155). La victoire de Turgot « étoit nécessaire à son méchanisme économique » (p. 162). Brunot souligne que les mots « machine » et « méchanique » revenaient partout comme une obsession dans les écrits économiques. Pourtant, pour agir régulièrement, un mécanisme avait besoin de ressorts (I:1, p. 94). Ce mot figure souvent dans les textes du XVIIIe siècle :« Le [Roi] lui-même […], dit notre auteur, a besoin d’être contenu par un ressort stable & uniforme » (p. 156) En parlant de Turgot qui ressemble à une machine, l’auteur dit :

au centre de la partie supérieure qui tenoit lieu de tête, on voyoit fumer un volcan dont la matière mise en fusion faisoit effort pour se répandre. […] à l’embouchure de [ses] canaux étoit fixée une demi douzaine de figures en action, qui ravitailloient le volcan, en nourrisoient l’effervescence et préparoient ses explosions (p. 155).


Les économistes empruntaient beaucoup de mots aux sciences. Les deux mots, effervescence et explosion faisaient partie du vocabulaire chimique. Ils figurent souvent dans des textes littéraires de l’époque.
Nous avons constaté plus haut que les manuscrits de la Bibliothèque historique de la ville de Paris présentent des variations. En voici quelques exemples :

La composition de cette machine étoit d’un airain brut, recouvert par intervalle de bourre colorée ; toutes ses attitudes étoient fermes & prononcées, tous ses mouvemens durs & violens ; le principe qui la faisoit mouvoir ne pouvoit être modifié, si elle se portoit vers quelque point donné, elle s’y portoit de toute sa masse, écrasoit tout ce qu’elle rencontroit dans sa direction & son adhérence devenoit invincible (p. 156).






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Au lieu de bourre colorée, l’un des scribes met d’un bronze coloré. Soulavie dit tout simplement : « recouvert par intervalles de bronze ». Il est évident que l’emploi du mot bourre étonne. Le mot qui n’était pas fréquent figure pourtant dans plusieurs textes du XVIIe siècle ayant le sens de « corps inerte qui maintient en place la charge d’une arme à feu ». Féraud le nomme dans son dictionnaire. Autre expression changée est la suivante : de toute sa masse. Un des manuscrits préfère: comme une masse. Soulavie simplifie en disant : « Elle s’y portoit en masse. »
L’auteur du pamphlet écrit : « Cette machine dans son vaste contour étoit toute bardée d’ordonnances & d’Edits » (p. 155). Dans les manuscrits nous trouvons contenu au lieu de contour et bordée, au lieu de bardée, mais dans l’un des manuscrits bordée a été biffé et le mot bardée se trouve au-dessus. Féraud dit au sujet de ce mot rare qu’un auteur l’avait employé au figuré en parlant de livres qui étaient « bardés de proverbes ».21 Gohin donne la même explication en ajoutant que bardé était une métaphore empruntée au vocabulaire de la guerre.22 Soulavie évita la difficulté en écrivant : « une machine à ressorts chargée d’ordon- nances et d’édits ».
Nous lisons dans la Correspondance Littéraire Secrete : « le vertueux SOPHI plus Manequin que jamais, empâté de la tête aux pieds d’une glue [sic] économique qui fermoit hermétiquement tous ses pores, s’extasie à la lecture des diplômes » (p. 163). L’emploi du mot glu a dû gêner les scribes. L’un le remplace par une idée économique. L’autre par une glace économique. Le mot glace fut ensuite remplacé par glue. Féraud dit au sujet du mot glu qu’il s’employait au figuré, mais seulement dans le style familier.
Nous finissons par citer l’exemple suivant : « ils prétendirent que tout est classé dans la nature, que tout est corporation » (p. 166). Un des manuscrits écrit d’abord « tout était changé », ce qui a été remplacé par tout est classé. Le même manuscrit met : tout est corruption ce qui a été corrigé en corporation. Ce dernier mot, emprunté aux Anglais, fut accepté par l’Académie en 1798. Féraud dit au sujet de corporation que le mot avait été emprunté aux Anglais pour signifier les communautés municipales mais, dit-il : « on ne s’en sert qu’en parlant des Anglais ».
Soulavie dit au sujet du texte : « Le sel, le sarcasme, la raison, la vérité, l’esprit observateur et quelques exagérations caractérisent cette production ; mais c’est le morceau d’histoire le plus piquant de cette circonstance ». Nous avons dit que le but de l’auteur était de perdre Turgot. De fait celui-ci fut renvoyé le 12 mai 1776. Ainsi l’auteur du texte avait atteint son but quand le pamphlet parut dans la Correspondance Littéraire Secrete. Il est fort intéressant non seulement du point de vue historique, politique et économique mais aussi du
point de vue vocabulaire. Le texte est plein de néologismes et de métaphores. Nous en avons


21 Féraud, J.-Fr. 1787-1788, I-III: Dictionnaire critique de la langue française. Marseille : J. Mossy.
22 Gohin, Ferdinand 1970 : Les transformations de la langue française pendant la deuxième moitié du XVIIIe
siècle (1740-1789) : p. 373. Genève : Slatkine Reprints.


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choisi quelques-unes. Les scribes, nous l’avons constaté, ne les comprenaient pas toujours, et il y a des métaphores qui sont trop outrées, mais il y en a beaucoup dont on se sert même de nos jours.
Bibliographie/Références :
Bachaumont, L.-P. de 1777-1789 : Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres en France depuis 1762 jusqu’à nos jours…, 36 vol. Londres : John Adamson,
Bloch, O., et Wartburg, W. von 1950 : Dictionnaire étymologique de la langue française : 2e
éd. Paris.
Brunot, F. 1966 : Histoire de la langue française des origines à nos jours. Paris : Librairie
Armand Colin.
Correspondance Littéraire Secrete, 1er janvier – 22 juin 1776, publiée et annotée par Birgitta
Berglund-Nilsson, t. I Texte, t. II, Notes, Acta Universitatis Gothoburgensis, Göteborg
1987.
Dix-Huitième Siècle, N. 26 1994, Économi et politique, revue publiée par la Société française d’étude du 18e siècle. Paris : Presses universitaires de France.
Dupont de Nemours (1768), 1910 : De l’origine et des progrès d’une science nouvelle.
Publié avec une notice et table analytique par A. Dubois. Paris.
Féraud, J.-Fr. 1787-1788 : Dictionnaire critique de la langue française, I-III. Marseille : J.
Mossy.
Gohin, F. 1970 : Les transformations de la langue française pendant la deuxième moitié du
XVIIIe siècle (1740-1789). Genève : Slatkine Reprints.
Hardy, S.-P. : Mes loisirs, ou Journal d’événemens tels qu’ils paroissent à ma connoissance,
1764-1789, BN, Ms. Fr. 6681.
Les Manequins, conte ou histoire, attribué au comte de Provence par le catalogue de la
Bibliothèque Nationale (Lb. 39/209).
Lindberg, B. 2000 : Elementen, idéerna och metaforerna: Om det idéhistoriska språkbruket.
Johannisson, Karin (ed.). Lychnos 2000. Uppsala : A & W.
Magnusson, L. 2001 : Äran, Korruptionen och den Borgerliga ordningen. Stockholm : Atlantis.
Mercier, L. S. (1781-1789) 1994 : Tableau de Paris. Chapitre DXVIII, « Économistes ».
Paris : Mercure de France.
Schelle, G. 1913-1923 : Œuvres de Turgot et documents le concernant. Paris : F. Alcan, 5 vol.
Soulavie, J.-L. 1801 : Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI. 6 vol. Paris, Treuttel et Würz.
Trésor de la langue française. Dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe siécle (1789-
1960). Tome onzième. Paris : Gallimard.












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